"Il y en a beaucoup, qui font
un très
mauvais usage aussi bien de tous les agrémens arbitraires, que des ports
de voix & autres agrémens
essentiels. Pourvu que le tems & leurs doigts
le permettent, ils ne laissent échapper aucune
note, sans y ajouter quelque chose. Ils affaiblissent
le chant
par de trop fréquens
ports de voix & accents, ou ils le rendent trop bigarré par
une surabondance de toute sorte de tremblemens, de mordants,
doublés, battemens, &c. Souvent ils s'en servent
pour des notes, où une oreille qui n'est faite qu'à demi à la
Musique, comprend d'abord, qu'ils n'y conviennent point.
S'il arrive qu'un Chanteur célèbre fait les
ports de voix d'une manière qui surpasse le commun
en agrément, aussitôt la moitié des
Chanteurs de la nation commencent à gémir, & à ôter
par leur désagréables plaintes tout le feu
jusqu'aux piéces les plus vives, croyant par-là égaler
ou même surpasser en mérite ce grand Chanteur.
Il est vrai que les ornemens dont nous avons parlé,
sont essentiellement nécessaires à une bonne
expression. Toutefois il faut s'en servir avec modération,
ne devant jamais faire des excès en ce qui est bon.Les
mets les plus exquis & les plus délicats excitent
le dégout, lorsqu'il faut les prendre trop souvent.
II en est de même des agrémens dans la Musique,
quand on s'en sert avec profusion, & qu'on cherche
d'en accabler l'oreille. Un chant majestueux & vif
devient bas & simple par un mauvais usage des ports
de voix; & une mélodie triste & tendre devient
gaïe & brusque par de trop fréquens tremblemens & par
une surabondance d'autres agrémens; les pensées
du Compositeur en sont dans l'un & l'autre cas gatées.
De même que les agrémens rendent une piéce
meilleure, quand on les employe à propos, ils peuvent
aussi la rendre mauvaise, quand on s'en sert mal à propos.
Ceux qui souhaitent fort d'acquérir le bon gout, & ne
le possèdent pas encore, tombent le plus facilement
dans cette méprise. Faute de sentiment délicat,
ils ne savent pas traiter comme il faut la simple mélodie;
ils s'ennuyent, pour ainsi dire, de la noble simplicité.
Voulant donc éviter de pareilles fautes, il faut
s'appliquer de bonne heure, à ne chanter ou jouer
d'une manière ni trop simple ni trop bigarrée, & à mêler
toujours le simple avec le brillant. Il faut se servir
des petits ornements, comme on se sert des épices
dans les mets, et prendre pour règle le sentiment
qui domine à chaque endroit : alors on en fera nullepart
ni trop ni trop peu, et on ne changera jamais une passion
en une autre. "
"Afin qu'un Ecolier acquière
aussi une idée générale de la différence
du gout de la Musique, il faut qu'il connaisse les piéces
caractérisées des différentes nations & provinces, & qu'il
les apprenne à jouer chacune dans son genre. La
diversité des piéces caractérisées
est plus fréquente dans la Musique Française & Allemande,
que dans l'Italienne & dans celle des autres nations.
La Musique Italienne est moins bornée que toute
autre; mais la Française l'est presque trop, d'où vient
peut- être que dans la Musique Françoise le
nouveau semble toujours avoir de la ressemblance avec le
vieux. Toutefois il ne faut point mépriser la méthode
de jouer des François, on doit plutôt recommander à un
Apprentis de mêler la propreté & la clarté des
François avec l'obscurité des joueurs d'instruments
Italiens.
Il s'y agit principalement du coup d'archet & de l'usage
des agrémens, auquel dernier les joueurs d'instrument
Italiens font trop & les François en général
trop peu."
Johann
Joachim Quantz : Essai
d'une méthode pour apprendre à jouer de la
flute traversière avec
plusieurs remarques pour servir au bon goût dans
la musique le tout éclairci par des exemples et
par xxiv. tailles douces (Chez Chretien Frederic Voss,
1752)