
On
demande d'un bon Chanteur, qu'il ait la voix claire, nette &égale
par tous les tons, depuis en bas jusqu'en haut, qu'elle n'ait
point de défauts qui viennent du nez & du gozier, & ne
soit ni rauque ni sourde. Ce n'est que la voix & l'orage
des paroles, qui donnent la préférence aux chanteurs
sur les joueurs d'instrument. De plus on demande qu'un bon Chanteur
sache joindre le Fausset à la voix de poitrine, de manière
qu'on ne s'apperçoive point, par la où la derniere
finit & la premiere commence; qu'il ait l'oreille bonne & l'intonation
nette, pour donner tous les tons dans leur juste proportion;
qu'il sache porter la voix (il poramento di voce) d'une maniere
agréable; que par conséquent sa voix soit ferme & assurée & que
dans une Tenuë un peu longue il ne se mette point à trembler,
ni à changer en le bruit dèsagréable d'une
Flute d'oignon, le son agréable de la voix humaine; ce
qui arrive assez souvent, surtout à des Chanteurs qui
ont de l'habileté dans les vitesses. On demande encore
d'un bon Chanteur qu'il fasse bien le tremblement, lequel ne
doit être ni chevroté, ni trop lent ni trop vite, & le
Chanteur doit bien observer la juste étenduë des
tons dont le tremblement est composé, pour qu'on puisse
distinguer, si ce font des Demitons ou des tons entiers.
Un bon Chanteur aura aussi une bonne prononciation. Il doit exprimer distinctement
les paroles, & ne point prononcer dans les passages les voyelles a, e & o
d'une même maniere; il les rendrait par là indistinctes. Quand
il fait aussi un agrément sur une voyelle, il faut qu'il donne à entendre
jusqu'à la fin toujours la même voyelle, & non pas en même
tems une autre. Il prendra également garde, à ne pas confondre
les voyelles dans la prononciation des paroles, & à ne pas changer
e en a & o en u; p e. en_ prononçant dans l'Italien Genitura au
lieu de Genitore_; il feroit bien rire ceux qui entendent la langue. La voix
ne doit rien perdre sur i & u; & il ne faut point sur ces deux voyelles,
faire des agrémens dans des tons hauts, ni en faire des longs dans des
tons bas. Un bon Chanteur doit être habile, à lire les notes & à entonner
juste les tons; de même qu'il doit entendre les régles de la Basse
continuë. Il ne faut point qu'il exprime les tons hauts d'une maniere
rude, ni qu'il les pousse avec véhémence de la poitrine, & encore
moins qu'il semble hurler; ce qui change l'agrément humaine en cris
de bêtes. Lorsque les paroles demandent qu'il exprime de certaines passions,
il s'appliquera de reléver & de moderer la voix à propos & sans
affectation. Il ne mettra pas dans une piéce triste tant de tremblemens & de
roulemens que: dans une piéce chantante & gaye; car la beauté d'une
melodie est par là souvent obscurcie & détruite.Il faut qu'il
chante l'Adagio d'une maniere touchante, expressive, flatteuse. agréable,
suivie, soutenuë, & qu'il mette partout du clair & de l'obscur,
tant par le Piano & le Forte que par une addition raisonnable d'agrémens
qui conviennent aux paroles & à la mélodie. Pour l'Allegro
il doit l'exécuter vivement, brillamment & aisément.Il faut
qu'il rende les paff'ages rondement & ne les pousse pas trop rudement,
ni ne les traine d'une maniere paresseuse & nonchalente. Il doit savoir
moderer le ton de la voix depuis en bas jusqu'en haut, & disitinguer bien
entre le Théatre & la Chambre, & entre un Accompagnement fort & foible,
pour que le chant dans les hauts tons nedégénere pas en une criaillerie.Il
doit être assuré dans le mouvement, & ne point
presser ni retarder la mesure, surtout dans les passages. Il
prendra haleine à tems & avec vitesse, & au cas
que cela lui fut quelque fois penible, il le cachera autant qu'il
se peut. & perdra encore moins pour cela la mesure. Enfin
il tachera de puiser dans lui - même ce qu'il met d'ornemens, & il
ne les apprendra pas des autres par l'ouï, comme un simple
perroquet: qui ne sçait que les mots que lui a appris
son maitre. |
Aujourd'hui,
l'une des préoccupations majeures d'un chanteur est
l'homogénéité de sa voix.
Cet objectif n'est pas justifiable en regard de l'Opéra
Baroque. La recherche des nuances, des contrastes,
etc., passe obligatoirement pour un même chanteur par
l'utilisation des différents registres de
sa voix, car il lui est non seulement permis mais
recommandé de "modifier le timbre
de sa voix, il fait entendre des sons plus ou moins lugubres,
plus ou moins eclatans; il les voile, il les dilate; tantôt
il les fait sortir avec force; tantôt il les affoiblit
langoureusement. Enfin, il donne des sons mâles et
assurés; des sons troublés et entrecoupés.
Il fait faire valoir tous les moyens de la prononciation;
il double plus ou moins celle-ci, tandis qu'il appuie très-peu
sur celle-là; le tout selon le genre et le degré des
passions qui l'animent. C'est. dis-je par le concours de
toutes ces choses qu'un Acteur Lyrique parvient à intéresser
ceux qui l'écoutent; qu'il partage la gloire du Compositeur,
que souvent il la lui ravit entièrement" (Boye
- 177).
À l'époque baroque, on distingue
deux familles de personnages caractérisées soit
par les voix aiguës, soit par les voix graves. C'est
ainsi que "nos femmes sont toûjours
femmes nos basses chantent d'ordinaire les Rois, les Amans
en second et méprisés, les Magiciens, les Heros
graves et un peu vieux, etc. et nos tailles et nos hautes-contre,
sont les Heros jeunes, galans, et qui doivent être aimés;
les Dieux amoureux et gais, etc" (Chabanon
- 1785).
Le caractère d'une Scène ou d'un Air est conçu sur des
modèles que l'on retrouve dans la plupart des Tragédies Lyriques. Les
voix de femmes, les hautes-contre et les tailles "rendront
avec plus de vérité que les voix graves, le chant des oiseaux,
la légèreté des zéphirs, le gazouillement des eaux;
et des passions et les sentimens qui ont une expression éclatante, comme
l'allégresse, la surprise, etc. D'un autre côté les voix
graves, savoir, les basses-tailles, les concordants, les basses-contre ont
des nuances sombres et vigoureuses, qui seront plus analogues que les voix
aigues aux expressions de la fureur, de la vengeance, de l'horreur, des chants
bacchiques, etc." (Rémond de Saint Albine – 1747).
Extrait de "Traité de
Chant et Mise en scène Baroques" - Michel
Verschaeve - Zurfluh 1997 |